Pourquoi le cirque

Je n’ai pas choisi le cirque. C’est le cirque qui m’a choisi.

En 2013, je suis à Errachidia, la ville de mes parents. Avec mon frère et mon cousin, on tombe sur des acrobates dans un jardin. On est fascinés tout de suite. On veut essayer. C’est n’importe quoi : courir, tomber, tenter des roulades et des flips. Rien ne marche.

Une semaine plus tard, de retour chez mes parents à Sidi Taïbi, Kénitra, la première chose que je fais en rentrant, c’est poser mon sac, sortir, trouver un petit mur, et m’entraîner à faire des flips. C’était tout sauf parfait. J’ai raté des centaines de fois. Petit à petit, j’ai fini par réussir. Sauf que je finissais toujours par frapper ma tête contre le sol.

Peu après, je croise des gars du quartier qui s’entraînent sur la plage, et je commence à les rejoindre. L’acrobatie et le parkour prennent de plus en plus de place. Puis, d’un coup, j’arrête tout. J’étais sûr d’une chose : je ne veux surtout pas faire ça dans ma vie.

Six mois plus tard, en 2015, Amine apprend qu’une école de cirque existe à Salé, près de chez nous : Shems’y.

Amine, c’était plus qu’un ami. Un frère. Un père. Une mère. Une sœur. Tout.

Il me propose de passer l’audition avec lui. Je dis non. Direct. J’étais sûr de ma décision. Il insiste.

— Viens juste essayer, c’est du cirque, on va devenir artistes de cirque.— Je ne veux rien savoir du cirque. Ce n’est pas pour moi.— Vas-y, essaye.— J’ai 15 ans, ils ne vont jamais me prendre.— Mais justement. Toi t’as une chance, t’es jeune. Moi je suis grand, peut-être qu’ils ne me prendront pas. Mais toi, je suis sûr et certain que oui.

Il n’a pas lâché. Il est resté là, à me le redemander, encore et encore, jusqu’à ce que, fatigué de refuser, je finisse par dire oui.

Amine est devenu mon porteur. En main à main, le porteur est celui qui porte et qui lance, le voltigeur celui qui est porté et qui vole. Lui en bas, moi en haut. Pendant trois ans, on a tout appris à deux. On ne peut pas faire cette discipline seul. Tout ce que je sais de mon corps, je l’ai appris contre le sien.

Puis, le 24 avril 2019, Amine est mort.

En 2021, je suis parti me former en France, au Centre national des arts du cirque, le CNAC, en tant qu’équilibriste sur les mains. Tenir tout son corps en appui sur les mains, seul cette fois.

Le 1er mai 2024, je fais un rêve. Je revois Amine. Il me dit : « C’est trop cool, ce que t’es en train de faire avec tes échappées. Je sais que t’es fort, que tu vas réussir tout seul. Mais est-ce qu’on pourra quand même faire quelque chose ensemble ? »

Je ne comprends pas.

Trois jours plus tard, j’ai perdu Tao. Acrobate, de ma promotion, un ami très proche. On s’imaginait déjà travailler ensemble — il me parlait tout le temps du Cirque de Demain.

J’ai tout quitté. Le CNAC. Le cirque.

Et ces deux phrases se sont mises à tourner en boucle, sans s’arrêter. « Tu vas réussir tout seul. » « Est-ce qu’on pourra quand même faire quelque chose ensemble ? » C’est là que j’ai su ce que j’allais faire. C’est comme ça qu’est né Dhikrā.

Aujourd’hui je pratique deux disciplines, et chacune porte quelqu’un. Quand je suis en équilibre sur les mains, je ne me sens pas seul. Je me sens porté, comme il me portait. Quand je fais de l’acrobatie, ce n’est plus tout à fait mon corps qui bouge. C’est le sien, à travers moi.

Ce que je sais faire ne m’appartient pas vraiment. C’est un cadeau.

Le cirque est ma façon de les garder vivants.

Kayan